[EMBED] EST UNE PROPOSITION FAITE AUX ARTISTES D'EMBARQUER UNE ŒUVRE À BORD D'UN VOILIER DE 7,60M, LE KASSUMAY. LES ARTISTES DÉFINISSENT LES MODES D'ACTIVATION ET D'EXISTENCE DES ŒUVRES EN FONCTION DE TOUTES LES POSSIBILITÉS OFFERTES PAR UN TEL CONTEXTE.
EN JUILLET ET AOÛT 2019, SOPHIE LAPALU ET FABRICE GALLIS NAVIGUERONT DANS LA MANCHE, ALLANT À LA RENCONTRE D'UN PUBLIC PORTUAIRE.




Quelque part au large du Nez de Jobourg, à bord du Kassumay


SOPHIE : Tu vois, ce qui m’intéresse depuis longtemps, ce sont les conditions d’existence de l’œuvre. Si l’on considère que c’est le spectateur qui fait le tableau, qu’est-ce que cet objet sans public ?
Cette cardinale, là, elle indique de passer à l’Est c’est ça ?


FABRICE : Exactement, cardinale Est !


S : Une même œuvre n’est jamais reçue deux fois de la même manière — les individus qui la regardent et le contexte de réception changent en permanence — et on peut affirmer qu’il n’existe jamais une seule et même œuvre. Donc, là, sur ce bateau, comment les œuvres existeraient-elles ?
Seraient-elles activées pendant les tempêtes, jetées à la mer, étalées sur la proue lors d’une accalmie ou encore offertes à des pêcheurs ?


F : Je cherche une mise à l’épreuve du contexte, une mesure de comptabilité.
Comment se comportent les œuvres dans un environnement non artistique où la fiabilité est toute relative (il est probable que nous n’honorerons pas toujours les rendez-vous donnés). Choque !


S : La grand-voile ?


F : Non, lâche un peu l’écoute de foc !


S : Ha ! Voilà.


F : Parfait, merci, on passe un peu près, là...


S : Partir en bateau avec des œuvres à bord, c’est aussi expérimenter ce que ces œuvres produisent sur nous. Si un artiste nous demande d’embarquer quelque chose de très encombrant, comment cela modifie notre vie à bord ?
Si l’on doit déclamer un poème lors d’une tempête, est-ce que cela nous aidera à appréhender le mauvais temps ?


F : Les récits des marins sont des outils concrets pour naviguer. L’expérience de Bombard, qui traverse l’océan sur un zodiac sans aucune nourriture à bord est avant tout destinée à marquer la mémoire des futurs naufragés qui, sans ce récit, mourraient d’angoisse.


S : La place du récit est fondamentale.


F : Attention, c’est lui qui est prioritaire.


S : Il est sous le vent ?


F : Oui. C’est Walter Benjamin qui parle des récits des marins, non ?


S : Exactement. Il propose deux figures archaïques de conteurs, qui, dans l’histoire, se sont interpénétrées : le « marin commerçant » et le « paysan sédentaire ». Benjamin distingue le lointain spatial du lointain temporel : le premier, le marin, confie ses récits de voyage, rapporte ce qui lui a été conté. Le deuxième, le sédentaire, les apprend et les raconte à son tour aux compagnons de passage. L’organisation du travail au Moyen-Âge a permis l’interpénétration de ces deux figures : « Si les paysans et les marins ont été les maîtres incontestés de l’art de raconter, l’artisanat en fut l’université » dit Benjamin. L’atelier est cet espace d’échange et de transmission. L’éloignement permet le récit tandis que la proximité avec l’auditoire produit l’expérience. Nous, en racontant comment les œuvres se sont comportées, on serait ces marins qui partagent leurs récits avec le public, les « paysans sédentaires », dans l’atelier, qui serait le port. Le récit se construit de cette façon grâce à la rencontre et à l’échange.


F : C’est bon, il passe devant.
Le récit ne transmet pas le contenu d’une expérience particulière, mais le fait qu’il y ait de l’expérience, en en créant une autre.


S : Je me demande aussi ; recevoir une œuvre ou son récit sur un quai, qu’est-ce que cela change à la vie du port ? Les quais sont souvent privés, destinés à des touristes qui ont de gros moyens. Faire venir un public pour expérimenter des œuvres, cela contribue à modifier ces lieux, à leur offrir une autre valeur d’usage.


F : Tu veux un thé ?




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